Une passerelle entre art et neurosciences

Une passerelle entre art et neurosciences

Il y a des moments où les idées ne viennent pas.
Ou plutôt : où elles ne passent pas.

C’est autre chose qui piétine :
des ruminations qui, pareilles aux plus obstinées des mouches, ne semblent pas vouloir vous lâcher…
une peur insoluble,
ou une colère sourde.

Le cerveau est pris d’assaut.
Il n’est plus disponible pour créer.

Un filtre invisible, mais actif, s’interpose.
Une vigilance intérieure, presque imperceptible pour qui n’est pas rompu à la méditation,
qui trie à une vitesse que nous ne saurions dire.


Je l’ai souvent observé :
ce n’est pas toujours un manque d’inspiration.

On peut tenir un style.
On peut être habité par le désir d’exprimer au monde un point de vue — au sens le plus simple du terme.

Mais quelque part, il y a comme un bouchon.
Quelque chose qui entrave le passage,
et avec lui, l’acte de créer.


Récemment, je suis tombée sur une étude en neurosciences qui m’a interpellée.

Elle établit un lien entre la créativité et une petite zone du cerveau, le thalamus —
une sorte de relais entre ce que nous percevons et ce que nous pensons.

Selon cette recherche, certaines personnes auraient un filtrage moins actif à cet endroit précis.
Moins de portes qui se ferment.
Moins d’inhibition.

Et, de fait, davantage d’idées.


Ce qui m’a frappée, ce n’est pas tant l’explication biologique,
que ce qu’elle révèle en creux :

la créativité ne serait pas seulement une capacité à produire.
Elle serait d’abord une capacité à ne pas interrompre.


Laisser passer une idée avant de la juger.
Laisser une forme apparaître avant de la corriger.
Laisser une intuition exister, même si elle n’est pas encore claire —
même si elle semble à contre-courant.


J’ai pu constater, pour ma part, qu’une pratique quotidienne de la méditation avait ouvert un canal en moi.

À force d’entraîner mon attention à accueillir ce qui est,
ce qui émerge,
ce qui semble inexplicable, voire inexprimable,
certaines barrières se sont déplacées.

Même les questions les plus exigeantes de mon cortex préfrontal, autrefois bloquantes,
ont fini par nourrir ma pratique.

Par exemple :
Quelle image ai-je vraiment envie de faire exister dans un monde déjà saturé d’images et d’opinions ?
Quelle image ne serait pas vaine, même si mes yeux seuls devaient l’aimer ?
Quelles images, au seuil de ma vie, aurais-je encore envie d’emporter avec moi ?


Il y a, lorsque l’on commence à exprimer ce que nous bloquions à notre insu —
ou lorsque nous nous mettons à défendre, devant tous, ce que nous ne pensions pas digne de l’être —
une légère euphorie qui se lève, et qui nous redresse.

Elle s’estompe ensuite,
mais sans jamais laisser de vide derrière elle.


Cela ne signifie pas que le contrôle est absent dans le geste artistique.
Il vient dans un second temps.
Quand la matière est là.


Peut-être que créer, au fond, ne consiste pas d’abord à inventer,
mais à laisser se révéler quelque chose qui demande à être reconnu, en soi.

Suspendre, momentanément, cette part de nous qui évalue, compare, corrige —
pour laisser place à une autre forme d’intelligence, plus fluide, plus silencieuse,
est l’une des expériences les plus bénéfiques de ma vie.


Dans un monde où tout incite à maîtriser, optimiser, contrôler,
il y a quelque chose de presque subversif à simplement… laisser passer,
et accepter de n’avoir rien de plus à ajouter.

Comme un geste de douceur,
avec soi,
avec le vivant.


Et si la créativité naissait là —
dans ce cocon psychique où, tel un ventre maternel, rien n’est encore retenu, tout accueille ?

Et si elle consistait aussi à cultiver en soi cet espace symbolique qui, pour reprendre Charles Baudelaire,
« a l’expansion des choses infinies » ?

Source scientifique : de Manzano et al., 2010 (PLOS ONE).

Lire l’étude originale (PLOS ONE)

Retour au blog